ANTHONY JOSEPH
+ SELECTER THE PUNISHER

samedi 08 mars 2014
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20h30

Anthony Joseph : « Time », produit par Meshell Ndegeocello

(Heavenly Sweetness / naïve)

« Time will tell », chantait Marley, convaincu que le temps finit toujours par délivrer son verdict impartial. Comme le prophète rasta, Anthony Joseph arbore sous sa barbe le sourire bienveillant de ceux à qui le temps a rendu justice. Né à Port Of Spain, élevé par ses grands-parents avant de débarquer à Londres avec sa valise en 1989, il a connu l’angoisse de l’immigré sans travail, ni horizon. Le chemin fut long et tortueux avant de récolter, depuis une dizaine d’années seulement, la reconnaissance que son talent mérite. Il est aujourd’hui devenu l’un des auteurs noirs les plus fascinants de sa génération : Peu de poètes modernes enseignent l’écriture à l’Université de Londres (au Birkbeck College) tout en faisant chavirer les grandes foules des festivals aux quatre coins de la planète telle une rockstar. Anthony a aussi publié en librairie plusieurs recueils de poèmes. Il achève actuellement une biographie de Lord Kitchener, l’ultime icône du calypso trinidadien du XXème siècle, et son livre servira de trame à un documentaire de la BBC. Comme si tout cela ne suffisait pas, il sort enfin son cinquième album, le fruit d’une vraie connivence artistique avec la new yorkaise Meshell Ndegeocello, justement baptisé « Time ».

 

Cinq jours ensemble au studio Question de Son à Paris leur ont suffi pour enregistrer les onze pistes d’une rondelle qui tourne comme un kaléidoscope aux couleurs chamarrées. Grâce aux arrangements de Meshell Ndegeocello, l’auditeur pourra s’imprégner d’un décorum jazz parfois psychédélique, d’atmosphères rock assez intenses, ou d’un jam funk irrésistible façon Sly Stone sur « Tamarind » par exemple. Pour « Kezi », Anthony a demandé à Meshell de s’inspirer du rapso, ce mélange de rap et de calypso très en vogue à Trinidad. Outre Sylvester Earl Harvin qui joue toutes les batteries, on peut aussi apprécier le feeling et la dextérité du percussionniste antillais Roger Raspail (ayant accompagné nombre de géants du jazz des Caraïbes et d’ailleurs), ainsi que le souffle du flûtiste Magic Malick, fabuleux sur « Alice Of The River » parmi d’autres morceaux.

 

Évidemment, cette galaxie sonore en perpétuelle effervescence tourne autour de la poésie irradiante d’Anthony Joseph. S’il s’essayait au chant sur certains singles de son dernier album, comme « She Is The Sea », il a privilégié ici l’impact des mots à la rondeur des mélodies. « Meshell m’a dit : “Faisons un vrai disque de poésie !” Donc je n’ai pas vraiment adapté mes poèmes comme je le fais d’habitude, en essayant de répéter quelques phrases pour les transformer en refrains par exemple. La forme est restée assez brute, et punchy. » On passe ainsi d’un véritable hymne à la joie (« Joy »), à un récit sombre et mystique martelé sur un rythme de tambour hypnotique (« Michael X »). Beaucoup de femmes traversent ses poèmes : des héroïnes, des résistantes, des mères jugées indignes par la foule, des épouses meurtries comme « Alice Of The River »… La plus célèbre se nomme sans doute Malala Yousafzai, cette adolescente pakistanaise victime des talibans, dont l’histoire avait inspiré un poème à Anthony bien avant même qu’elle ne soit pressentie pour recevoir le Prix Nobel de la Paix en 2013 (« Girl With A Grenade »). Pour cette raison et pour beaucoup d’autres, cet album semble naturellement dans l’air du temps, sans que cela ne nuise à son caractère intemporel. « Time » devrait d’ailleurs largement contribuer à inscrire le nom d’Anthony Joseph dans l’histoire de la great black music. « Time will tell », chantait Marley.
En studio avec Meshell Ndegeocello, Anthony Joseph raconte l’enregistrement de cet album avec la productrice new yorkaise

 

Quand vous êtes-vous rencontrés pour la première fois ?

En 2011 chez Naïve, le label parisien qui distribuait nos disques respectifs. J’étais au milieu d’une interview et Meshell passait par là… Elle a spontanément interrompu l’interview pour me saluer et me dire combien elle aimait mon travail. J’étais comblé car elle a toujours été une de mes héroïnes musicales. Pendant les mois qui ont suivi, nous avons beaucoup correspondu sur le net et un jour, je lui ai demandé : « On cherche des compositeurs pour mon prochain disque, aurais-tu le temps de produire quelques morceaux ? » Elle a répondu qu’elle adorerait travailler avec moi, pas forcément accompagnée de son groupe ou du mien, mais juste elle et moi. Nous avons donc commencé à échanger à distance : Elle m’envoyait des démos enregistrées sur son ordinateur, et je lui envoyais quelques rimes par téléphone, ou même par sms, toujours de façon très spontanée.

 

Les crédits de l’album indiquent que tu as signé les textes et qu’elle a composé les musiques. Dans la pratique, en studio, était-ce aussi simple que cela ?
Oui, mais rien n’était figé : chacun était libre d’intervenir à tous niveaux. Elle m’a parfois suggéré des thèmes pour mes poèmes. L’histoire de l’esclavage entre l’Afrique et les Caraïbes pour le morceau

« Time », c’était son idée. Elle a aussi parfois changé ma façon de réciter mes vers : Sur « Botanic » par exemple, je pensais poser ma voix d’une certaine manière mais elle m’a obligé à prononcer chaque rime très lentement. Elle m’a dit : « Je veux que les gens t’entendent respirer, que ça soit très intime. » Et à l’inverse, moi aussi, j’avais des envies musicales précises pour d’autres titres. Sur « Michael X », je souhaitais un instrumental très épuré, simplement avec des tambours transcendants, un peu dans l’esprit des Last Poets. Sur « Hustle To Live » également, je cherchais à retrouver l’énergie des poètes sociaux des années 70, comme Gil Scott-Heron et les autres, et elle a dû s’adapter à cela.

 

Avez-vous beaucoup échangé pendant les sessions de studio ?

Meshell n’est pas la personne la plus communicative du monde, elle ne parle pas énormément, mais sa présence en dit long. Elle est très sensible, très inspirante, et je me suis d’ailleurs rendu compte que j’avais écrit beaucoup d’histoires de femmes sur cet album, des femmes dans ma vie, des femmes dans le monde… Ce n’était pas intentionnel, je pense que cette sensibilité chaleureuse qu’elle dégage n’y est pas étrangère. Sinon, je dirais que c’est sûrement mon disque le plus honnête. Par le passé, on décollait parfois dans des univers complétement surréalistes avec mon groupe, The Spasm Band, et je pouvais me cacher derrière le groove. Pas cette fois.

 

 

 
* Les prix indiqués n'incluent pas l'adhésion de 2 € à régler une fois par an.

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